[Traduction] Un article de Headless Horse

Ne Passez Pas Le Générique

 Une traduction de Simontheb

« Levez la main : combien d’entre vous passent le générique lorsqu’ils regardent Friendship Is Magic ?
Combien d’entre vous en profitent pour se verser un verre ou envoyer deux-trois messages instantanés ou réactions IRC ? Combien d’entre vous s’empressent de couper le son, comme un réflexe de gêne en réaction à ce rappel que vous regardez une série pour enfants sur des poneys roses ?
Eh bien, ne faites pas ça. C’est une excellente petite séquence narrative, et ses 35 petites secondes d’animation contiennent plus de signification et de détails que vous pourriez le penser. Nous y sommes tellement habitués, maintenant, que nous ne lui accordons quasiment plus aucune attention – mais dans l’intérêt de la sur-analyse, ça vaut justement le coup de s’y intéresser.
Juste au cas où vous auriez oublié que c’est une publicité pour des jouets…

Au premier abord, il est facile de classer la séquences dans la catégorie « niaiseries à oublier ». Pris hors contexte, c’est dégoulinant de naïveté, plein d’accords majeurs éhontés, une nuée de couleurs, de sourires et de rayons de soleil qui semblent parfaitement correspondre à ce que des sceptiques pourraient associer aux générations précédentes de My Little Pony, tout en étant ostensiblement dépourvu des clips de la série qui introduisent beaucoup de dessins animés occidentaux modernes, ou des montages tape à l’œil qui ont défini les animes depuis des décennies. De même que ces formats traditionnels, bien sûr, le générique de Friendship Is Magic introduit les personnages principaux et l’univers dans lequel ils vivent ; mais sans connaître plus en détails la façon dont ils se sont rencontrés et la signification de certains éléments apparemment superficiels, comme le ballon avec lequel Twilight descend à travers les nuages, tout cela apparaît à de nouveaux spectateurs comme une séquence d’exposition creuse et maladroite, quelque chose sur lequel on peut passer sans regret pour aller droit aux trucs intéressants.

Les fans endurcis savent que c’est plus que cela, c’est mieux que cela. Mais ceci est vrai pour deux raisons, deux interprétations différentes.

La première est celle d’une pseudo-scène résumée, quelque chose qui n’a jamais vraiment eu lieu dans l’univers mais est là pour symboliser les événements importants des deux premiers épisodes tels qu’ils s’appliquent au reste de la saison. Ce n’est pas à prendre comme une partie du canon, mais plutôt comme une séquence de représentation dramatique, destinée à un seul but – combler les blancs pour les nouveaux spectateurs.

Artistiquement parlant, la composition de la séquence est remarquable. En tant que méta-récit stylisé censé avoir lieu hors de la trame scénaristique normale racontée par les deux premiers épisodes, il remplit son contrat – simplifier et raconter à nouveau l’histoire de la première rencontre de Twilight Sparkle avec ses cinq amies à Ponyville, et établir son lien de communication avec son mentor, la Princesse Celestia, à sa ville natale Canterlot – avec une efficacité exceptionnelle. Il passe nécessairement sur tous les détails des premiers épisodes, mais c’est de toute façon ce à quoi on s’attend, et l’on ne critique pas cette décision à cause de l’efficacité avec laquelle il met en place le décor de la série.

En seulement quelques secondes, il transmet la désorientation de Twilight à son arrivée dans une nouvelle ville (surtout dans la version remixée de la saison deux, qui inclut le train Friendship Express et ses couleurs criardes), nous donne une bouffée de son soulagement presque désespéré à la vue de ses amies, et plonge dans des résumés hautement condensés de la personnalité de chaque poney. Tout cela est précédé d’un piège de mise en scène ironique et désabusé, qui est le véritable coup d’éclat de la séquence : après avoir trompé l’audience avec quelques notes du thème musical classique de My Little Pony et une vue du poney violet dans la nacelle de son ballon rose descendant à travers des nuages éthérés de conte de fée, ces nuages sont soudainement éparpillés par une traînée arc-en-ciel qui laisse place à une explosion de couleurs et de détails dans la vue aérienne de Ponyville, alors que la chanson fait un bond inattendu vers une énergique réinvention d’elle même, rock et terriblement entraînante, qui provoque l’attention plutôt que la répulsion en réflexe. C’est un microcosme parfait de la façon dont la série tout entière défie les préconceptions du spectateur, en leur faisant goûter brièvement à la médiocrité traditionnelle et peu inspirée qu’ils s’attendaient à voir, pour ensuite tomber soudainement le masque, révélant ainsi des merveilles inattendues.

C’est toujours un peu oppressant d’arriver dans une nouvelle ville. Si seulement il y avait quelque chose de familier à quoi s’accrocher…
Et cependant, ce n’est pas la vraie qualité du générique. Elle a également un génie narratif qui n’apparaît que rétrospectivement.

Pour le voir, il faut être dans la perspective d’un spectateur complètement familier avec la série et n’ayant jamais porté attention à la séquence après s’être graduellement immergé dans le bain chaud de la saison 1. On peut être rendu aussi loin que « Sonic Rainboom » ou « Green Isn’t Your Color » avant de prendre conscience que l’on a ignoré le générique depuis un certain temps, sans jamais se retourner pour l’examiner d’un œil critique. Si l’on fait cela, on découvrira quelque chose de fascinant sur cette scène, quelque chose d’absolument désarmant.

C’est que cette séquence n’est pas, en fait, un compte-rendu stylisé et abrégé de l’arrivée de Twilight à Ponyville. C’est la retranscription d’un événement qui peut très bien avoir eu lieu tel quel, sans aucune pantomime ou exagération théâtrale, et qui fait partie de la trame narrative de la série.

Le premier indice en faveur de cette interprétation est le ballon. Nous savons que dans le vrai scénario de la série, Twilight et Spike atterrissent à Ponyville non dans un ballon, mais dans un chariot tiré par deux des gardes royaux de Celestia. Et cependant, dans le générique, nous la voyons descendre vers la ville dans la nacelle de la première des inévitables insertions de jouet d’Hasbro, l’éternel ballon qui apparaît un certain nombre de fois au travers des saisons un et deux. Les adultes cyniques de l’audience le reconnaissent tout de suite pour ce qu’il est – un symbole des origines de la série, auxquelles elle ne peut échapper et doit son existence même – et acceptent cette contradiction avec la trame de l’épisode un au nom de l’harmonie entre la vision créative de Studio B et la réalité économique d’Hasbro. Il est charmant, en tout cas, de voir Twilight passer avec impatience la tête par dessus le bord du ballon pour admirer la vue aérienne de Ponyville, alors qu’elle arrive au terme du voyage, court mais spectaculaire, en provenance du château perché d’une manière impossiblement précaire sur la montagne toute proche. Ce n’est pas la façon dont on se rappelle son arrivée grincheuse dans le premier épisode de la série, mais c’est un beau travail d’animation, qui vaut bien la dissonance cognitive qu’il provoque chez nous.

Et pourtant, cela n’est pas nécessairement une contradiction scénaristique. Ce que nous voyons n’est pas la première arrivée de Twilight à Ponyville. Plutôt, c’est sa seconde.

Après que la Princesse Celestia ait prid congé de Twilight et ses amies à la fin du second épisode, à la suite de la défaite de Nightmare Moon, du retour de la Princesse Luna, et de la cérémonie au cours de laquelle Twilight s’est vue assigner la tâche d’étudier la magie de l’amitié, la sauveuse d’Equestria avait sûrement besoin d’un peu de temps pour faire ses valises et amener ses bagages à Ponyville en vue de s’y établir à long terme.

Le ballon, de ce fait, n’est pas la façon dont elle était censée arriver pour la première fois, d’une manière stylisée et inspirée par les jouets d’Habsro, et trouver ses amies à l’attendre comme de bons petits soldats. Mais c’est comme ça qu’elle a apporté ses bagages.

C’est donc cela que la séquence illustre : le dernier voyage que Twilight a effectué depuis Canterlot, après des adieux pleins d’émotion à ses parents et à la Princesse, et chargée de cartons empilés dans la nacelle du ballon (incluant certainement de nombreux livres parmi ses préférés) et destinés à être transférés dans son habitation à la bibliothèque de Ponyville.

Elle et Spike atterrissent sur la place centrale et sont immédiatement entourés par des visages étrangers et désorientés par l’architecture du bourg – les passants, les rues qui pointent dans toutes les directions, et même un train aux couleurs vives qui traverse la ville. Elle trotte à travers la place avec un visage incertain ; elle n’a été à Ponyville que quelques jours seulement, et y a passé le plus clair de son temps à traquer un mal ancien et à le poursuivre dans les profondeurs de la toute proche forêt Everfree. Cet endroit est encore très nouveau pour elle, et elle ne sait pas encore se repérer.

Mais elle sait, par contre, qu’elle cherche quelque chose – quelque chose qui sera là à l’attendre, elle en est sûre.

Nous devrions tous être aussi chanceux lorsque nous déménageons.
Naturellement, ses cinq amies sont là pour l’accueillir. Dans cette version du récit, elles ont toutes les raisons d’être là ensembles.

Le bref séjour que Twilight a passé à Ponyville durant les événements des deux premiers épisodes lui ont été à peine suffisants pour apprendre à se repérer dans la ville, mais ils ont été assez long pour que ces six poneys – dont cinq étaient déjà là – se rencontrent et découvrent à quel point ils sont importants les uns pour les autres, à quel point ils sont complémentaires, en tant qu’amies de tous les jours et pas seulement comme les légendaires Éléments d’Harmonie. Un certain nombre de déjeuners entre amies et de pendaisons de crémaillère ont probablement eu lieu pendant les derniers jours, des occasions lors desquelles des amitiés pré-existantes (telles que celle entre Rainbow Dash et Fluttershy, natives de Cloudsdale) ont fusionnées avec de nouvelles (entre les amateurs de couture* Fluttershy et Rarity, ou les cuisinières Pinkie Pie et Applejack). Plus important, toutes les cinq ont pris conscience à quel point elles appréciaient d’avoir Twilight dans leurs vies. Les événements de la traque de Nightmare Moon et du combat consécutif ont convaincu Twilight de l’importance d’avoir des amis ; durant ces quelques derniers jours, elle s’est rapidement métamorphosée, d’une intello renfermée qui fuyait les interactions sociales à Canterlot, en une jeune adulte maladroite mais presque désespérément sincère pour laquelle être acceptée par ses amies est la nouvelle chose la plus importante dans sa vie. Et maintenant, à l’occasion de l’arrivée permanente de Twilight Sparkle, elles se sont toutes réunies pour l’accueillir, en prenant la pose et en faisant la révérence et en sautant sur place – aussi joyeuses et fêtardes que si c’était ce qu’elles avaient, elles aussi, attendu toute leur vie.

Pas étonnant que le visage de Twilight s’illumine de cette façon quand elle les voit.

Sans cette vision narrative du générique, ce qui en reste – en dehors des présentations éclairs des personnages – apparaît seulement comme une manière intelligente mais un peu forcée de réitérer la nature de la mission de Twilight à Ponyville, ses rapports hebdomadaires sur l’amitié envoyés chez elle à la Princesse Celestia, et d’ajouter Spike aux personnages centraux en montrant la façon dont il transmet les parchemins de Twilight à Canterlot. Pris comme cela, c’est amusant et plutôt malin – une photo de groupe, envoyée à Celestia, l’informant à la fois elle et l’audience ce qu’ils ont à savoir : que les six sont toutes ensembles et prêtes à s’embarquer dans l’aventure que cette semaine leur réserve. Alors que le nom de Laurent Faust prend la place de la photo, le générique nous laisse dans la tête un afflux d’image des six poneys, de Spike et de Celestia en tant que cœur palpitant de la série, et nous savons spatialement où ils sont et quels sont leurs liens les uns avec les autres. C’est à la fois fantasque et efficace, et cela met parfaitement en place le décor pour toutes les péripéties que l’épisode a en réserve.

C’est le genre d’instant que vous voudrez commémorer et dont vous vous souviendrez toute votre vie.

Ce à quoi nous ne nous attendions peut-être pas, c’est d’être également en mesure de traiter ça comme une partie du canon narratif. Bien sûr que les six poneys ont posé pour une photo de groupe aussitôt qu’elles se sont réunies de manière permanente pour la première fois ; elle savent à quelle point elles apprécient d’être ensemble, et à quel point Twilight leur a manqué lorsqu’elle était à Canterlot pour faire ses préparatifs, son arrivée est donc évidemment une occasion à célébrer.

Ces six-là sont, après tout, encore dans cette phase « lune de miel » que connaît toute relation, même platonique et multilatérale, au cours de laquelle elles ne peuvent pas se passer les unes des autres. Il y a tant à découvrir, tant de conversations à avoir, tant d’histoires à raconter, tant de rires à partager. Les spectateurs qui connaissent bien la série savent que, alors que la saison 1 s’écoule, il y a de plus en plus de preuves indiquant que les six poneys s’habituent les unes aux autres de telle sorte que le temps qu’elles passent ensembles en vient à prendre une tournure plus calme et plus ordinaire. Bientôt, elles se réuniront pour un tranquille pique-nique dans une prairie pendant que Twilight pète les plombs à cause d’une date limite, elles traîneront à Sugarcube Corner avant de se faire sauter dessus par trois gamines à la recherche de leurs cutie marks, ou admireront une spectaculaire pluie de météores avec les collines alentour couvertes de poneys en provenance de toute la ville. Bientôt, il y aura des indices d’affinité entre certaines paires et de friction entre certaines autres. Elles travailleront main dans la main pour vaincre des menaces millénaires, ou comploteront les unes avec les autres pour donner une leçon bien méritée à un membre de leur groupe. Elles poursuivront des ambitions égoïstes ; elles sombreront dans la routine. Il y aura des évolutions individuelles, des échecs, des succès et des pertes, tous partagés et supportés par les six, vivant leur vie ensemble, autant une famille les unes pour les autres – pour le meilleur et pour le pire – que si elles étaient liées par le sang. Mais pour l’instant, alors qu’elles en sont encore à faire connaissance, chaque instant passé ensembles est précieux et mérite d’être immortalisé au même titre que les premières semaines excitantes d’un nouvel étudiant qui vient d’emménager dans son studio ou son internat et se découvre entouré par des gens avec qui il peut relationner pour la première fois de sa vie.

En envoyant la photo de groupe à son mentor, Twilight a fait, comme on dit, mieux qu’un long discours. Aucun préambule ou signature n’est nécessaire, car c’est la réponse à un commandement de Celestia qui flottait dans l’air depuis l’atterrissage de Twilight en chariot : fais-toi des amis. L’injonction semblait futile à ce moment-là, mais cela s’est révélé être la tâche la plus difficile qu’elle ait jamais eu à accomplir – et d’une importance capitale pour le futur du royaume comme pour celui de Twilight elle-même. L’ordre était nécessairement cryptique (Celestia savait qu’il fallait que Twilight se fasse des amis d’une manière sincère et naturelle pour pouvoir utiliser la pleine puissance des Eléments d’Harmonie, aussi ne pouvait-elle pas davantage s’expliquer) ; et ainsi, d’une façon similaire, la réponse de Twilight n’est pas bavarde mais en dit long.

Sans même écrire ce que nous en viendrons plus tard à connaître comme la formule rituelle de salutation, elle communique ses sentiments et l’ampleur de son accomplissement : le moment dont elle est la plus fière de toute sa vie.

Chère Princesse Celestia,
Regardez ce que j’ai fait !

Le sourire de la Princesse lorsqu’elle voit ça traduit plus qu’une simple bonne surprise. C’est un sentiment de compréhension totale, de complétude, d’achèvement. C’est la certitude qu’une étape importante de la vie de Twilight s’est terminée, et qu’une autre, plus importante encore, vient de commencer. Le mentor et son élève se rejoignent à travers cette photo, et ils se comprennent mutuellement pour la première fois, ayant subi ensemble une épreuve dans laquelle chacun dépendait de l’autre – en égaux, même brièvement.

Il est à peine croyable que la chanson accompagnant cette séquence d’introduction éclair soit tirée d’une version de démonstration bien plus longue, présentée pour la première fois aux fans en tant que bonus du DVD « Friendship Express ». Cette chanson, qui n’a jamais été conçue pour une séquence dédiée en vue d’une diffusion publique, est pleine de jeux de mots idiots et creux sur les noms des personnages, de choix métriques, grammaticaux et lexicaux maladroits, et de concepts lourdement assénés : « Quand j’étais jeune, j’étais trop occupé pour me faire des amis ; de telles bêtises ne semblaient pas valoir le coup ». Le sous-titre, « Friendship is Magic », est mal calé dans les paroles d’une longue séquence musicale sur le thème des générations précédentes de My Little Pony, séquence qui aurait distrait l’attention du spectateur du retournement stylistique accompagnant l’apparition de Rainbow Dash fonçant à travers les nuages et annonçant le style de la nouvelle série. La chanson du générique, telle que nous la connaissons, est parfaitement calibrée et remarquablement intelligente dans ce qu’elle laisse de côté ; ses paroles sont minimalistes et obliques au lieu d’être pesantes, et elles complémentent l’efficace narration visuelle de la séquence avec finesse et brio. Il est heureux que le générique n’ait pas été autorisé à dépasser 35 secondes – un peu plus long et il serait devenu lourd et trop littéral, perdant ainsi son aura de représentation stylisée.

Pire, cela aurait risqué la perte de cette scène soi-disant hors canon, cette compacte tranche de vie qui, en quelques brèves secondes et sans un mot de dialogue, dépeint l’image saisissante d’une histoire qui a, en fait, bien eu lieu en tant qu’événement de la série, et nous ne pouvons en prendre conscience que grâce à notre familiarité avec la série (et un peu d’imagination).

Ne passez pas le générique. C’est une magnifique séquence narrative qui capture pour toujours un instant où l’amitié des poneys était la plus magique, en faisant l’écho au début de chaque épisode de chaque saison. C’est un petit rappel pour tous les fans de ce qu’ils ont ressenti lorsqu’ils ont découvert la série et en sont tombés amoureux pour la première fois. »

*en français dans le texte

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