[Article] My Little Graphics

Le visuel de Friendship is Magic : Chapitre 1

Si l’attrait principal de la série MLP:FiM est, de l’aveu de nombreux fans, son panel de personnages intéressants et attachants, le style graphique et l’animation font partie des grandes qualités du show. C’est en tout cas ce qui ressort des résultats du sondage Brony Herd Census 2013. Le style artistique et l’animation arrivent en deuxième position après les personnages.
L’aspect visuel d’un dessin-animé est quelque chose qui est vécu de façon directe, bien que l’appréciation de celui-ci puisse être modifié par l’intérêt qu’on porte aux scénarios et aux personnages. Une première impression négative peut vite se transformer en adhérence totale au style et à l’animation. Mais cette appréciation se fait toujours de façon instinctive et sans recul : on se voit mal aimer la forme sans le fond et inversement. Il est en revanche possible d’étudier l’apparence à part du récit, à part du contenu, et de découvrir qu’elle peut à elle seule, évoquer ou signifier bien des choses.
C’est ce que je vous propose aujourd’hui : une petite plongée dans le style graphique de Friendship is Magic, son histoire, ses inspirations, son sens. Le succès de la G4 est en effet dû en partie à sa direction artistique, qui se place dans la lignée des dessins-animés les plus appréciés de l’histoire, petit ou grand format. Pour commencer ce périple, nous allons tout d’abord nous intéresser à l’origine du design des personnages, des petits poneys pas comme les autres…

Chapitre 1 : Origines et histoire d’un design

L’histoire de la forme des petits poneys que nous connaissons aujourd’hui remonte à 1981, avec la création du premier jouet. Ce premier design a été inventé par Bonnie Zacherle, illustratrice et designer,  Charles Muenchinger, et Steven D. D’Aguanno, tous deux sculpteurs. L’inspiration première vient clairement des poneys réels, premiers à sortir en jouets sous le nom My Pretty Pony, dont la couleur de robe est réaliste, et les accessoires axés « ferme américaine ». Un pack sera plus tard vendu avec une réédition du grand poney original, mais accompagné d’un bébé poney plus fantaisiste et possédant pour la première fois une marque de beauté sur le flanc.

La formule colorée avec ses attrayants symboles sur le flanc dû certainement avoir du succès car peu de temps après, elle est réutilisée pour un My Pretty Pony recolorisé au crin rose et au corps jaune, arborant des petits coeurs roses sur son flanc. En 1982, après une réduction de taille et la production de toute une gamme de poneys colorés avec des symboles sur le flanc, le concept de My Little Pony était né. Le succès des jouets donna envie à Hasbro de sortir plusieurs films et une série télévisée, afin de donner une histoire à ces poneys coiffables et colorés, qui n’en avaient pas à leur création.

Quand le poney de ferme devient une créature fantastique

L’idée géniale qui se cache derrière le design de My Little Pony est à la base cette volonté de prendre un élément de la réalité apprécié des petites filles, qu’on destine à aimer la danse et l’équitation, et à le transformer en un élément fantastique. L’univers des poupées amène facilement sur ce chemin grâce à l’apparence vestimentaire, ou pour faire un parallèle avec les héros masculins des comics, grâce au costume, qui fait de n’importe quel humainoïde un personnage fantastique et révèle visuellement sa particularité, son talent, ses capacités hors-norme.

La fraîcheur qu’apporte My Little Pony à ce procédé du « costume fantastique », c’est le mélange d’uniformité avec la forme du corps et le concept de la crinière coiffable qui ne varient jamais, et de différenciation avec la multiplication des couleurs et des symboles. Fidèle à l’esprit de la société de consommation, l’idée de My Little Pony est de proposer une recette personnalisable à l’infini sur un modèle néanmoins reconnaissable et limité. Tout le monde peut adhérer à au moins un des mélanges de couleur proposé ou apprécier un des symboles dessiné sur le flanc des poneys. Ce genre de concept n’est pas une exclusivité ou une nouveauté dans le domaine du jouet (exemple : CareBears à la même époque), mais My Little Pony parvient à l’appliquer à un animal qui n’avait jamais été présenté différemment auparavant : le poney de ferme.

La recette fantastique sera élargie avec des emprunts aux nombreux chevaux mythologiques : pégases, licornes, hippocampes. Viendront se joindre à la famille les poneys fées flutterponies, aux ailes de papillons. De 1983 à 1984, la plongée des petits poneys dans l’univers fantastique est complète.  En 1983, My Little Pony fût le jouet le plus vendu à Noël.

Du poney réel aux premiers design

La tête conserve sa forme allongée naturelle  mais est fortement élargie, évoquant les proportions des bébés humains (grands yeux, grand front, crâne large et arrondi) et le museau est ainsi effacé au profit de l’expressivité des yeux. Les pattes sont également très raccourcies. La musculature et l’ossature du poney sont effacés pour ne garder que la rondeur de ses formes, qui sont toutes rendues plus massives et plus compactes. Les jouets destinés à de jeunes enfants suivent généralement cette règle de massivité, pour des raisons de solidité mais aussi car cet aspect solide et rond s’avère rassurant et agréable à empoigner pour de petites mains pas encore adroites. C’est un processus classique pour rendre quelque chose “mignon” aux yeux humains, on rend n’importe quelle créature “enfantine” de cette manière et avec ce type de proportions caricaturées (similaires à celles d’un enfant humain où le corps est aussi long que les pattes et la tête est large). L’expressivité est également soulignée avec un léger agrandissement des oreilles qui sont présentées vers l’avant.

Afin de séduire les petites filles, qui forcément, se destinent à devenir des femmes et s’intéressent en conséquence à tout ce qui leur est présenté comme féminin dans la société (cosmétique & apparence physique), le jouet est maquillé de rouge aux joues et ses yeux complètement humanisés sont maquillés. La petite fille peut donc se lier très vite au jouet dont les proportions sont celles de l’enfant humain, et dont le visage a été humanisé au maximum. La posture est penchée en avant, comme par timidité ou effacement, qualité associées culturellement à la féminité, participant à cette féminisation volontaire de l’apparence.

L’animation nécessitant beaucoup plus de vie, elle reprendra ces proportions en les équilibrant, allégeant la massivité du corps, du cou et de la tête, amenant des pattes plus longues et plus souples. On reste néanmoins très éloignédu poney réel, dont il ne reste que l’idée qu’on s’en fait : un petit animal à sabots au ventre rond avec une crinière et une queue.

Continuité dans le temps et tentatives de modernisation

De 1984 à 1985, le design des jouets rejoint celui de l’animation en étant plus équilibré, et la tête rapetisse et s’allonge, se rapprochant un peu plus du poney réel. Les arcades et le nez sont plus marqués, donnant une allure moins ronde au petit poney, et un côté un peu plus simiesque de face, même si de profil le côté équidé est plus net. Ce visage plus marqué, avec des oreilles toujours aussi agrandies et tournées vers l’avant, et les proportions corporelles plus équilibrées rapprochent alors les petits poneys d’animaux domestiques comme les chats et les chiens.

La suite des design offrira des variations qui ne s’éloigneront jamais beaucoup du physique de l’animation G1, avec des visages parfois un peu plus « chameau » ou « hippopotame ». On restera jusque dans les années 90 sur cette génération Dream Valley. Le design du petit poney se rapproche de beaucoup de mammifères différents, tout en restant humanisé au niveau des yeux, et décliné sous plusieurs formes de corps plus ou moins dynamiques. La place du jouet auprès des petites filles n’est plus à faire, et la marque essaye donc différentes formes au fil du temps afin d’essayer de renouveler naturellement l’intérêt pour le jouet.

La G2

On note néanmoins à partir de 1991 des modèles beaucoup plus élancés, aux grandes jambes, affinés, avec une petite tête, évoquant la poupée Barbie mais à la façon petit poney. Hasbro relance d’ailleurs My Little Pony sur ce type de concept en 1997, avec la Génération 2 : Friendship Garden Ponies. Cette mouture durera à peine quelques années car elle se vend mal. En effet, plutôt centrée autour de thématiques fruits, jardins et arc-en-ciel, le côté fantastique est quasiment totalement évacué (peu de licornes, aucun pégase réel) pour se concentrer sur le côté féminin « frais et dynamique » des 90s. L’âme ronde et enfantine de My Little Pony est trop écornée pour les fans.

De 2003 à 2009, Hasbro retourne un peu plus aux sources avec la G3, qui reprend un design de jouets à la forme proche de celle de la G1. Néanmoins la G3.5 tentera, comme la G2, une modernisation un peu plus brutale des petits poneys, s’inspirant des autres jouets où le corps devient de plus en plus « bébé » (très grands yeux, inspiration manga, petit corps et grosse tête ronde, pattes élargies au bout tout en rondeur etc.) suivant le succès de franchises comme Littlest Pet Shop qui a arrondi et « caricaturé » son design depuis 2005. Dans le style de l’animation de la G3 les yeux sont encore plus grands que dans les générations précédentes (le manga est passé par là), les oreilles se font en revanche moins présentes, ce qui déséquilibre un peu l’expressivité du visage, et souligne la grosseur de la bouche et du museau, soulignant l’aspect un peu « chameau » du design.

La G3.5

La G3.5 en revanche  table sur le style « caricatural » typique des jouets des années 2000, avec des yeux devenus encore plus grands pour un museau et une bouche extrêmement réduits, poussant l’humanisation enfantine à son paroxysme, et rendant le corps complètement abstrait, réduit à une structure « chamallow » rappelant le plastique des jouets plus que le physique d’un quelconque animal. Il est à noter que seule la G1 aura eu de série télévisé (deux moutures d’ailleurs) et que la G2 et la G3 ne connaîtront que des téléfilms.

La révolution de la G4

Ce n’est qu’avec la Génération 4, que Hasbro va enfin réussir après deux tentatives pas spécialement fructueuses (G2 et G3.5) de complétement dépoussiérer et moderniser le style de My Little Pony. Après avoir platement suivi la tendance pour ces deux précédentes moutures, entre la G2 voulant imposer le côté sportif, mince et frais des années 90, et la G3 qui s’enfonce dans le design « bébé manga » sur le modèle des autres jouets des années 2000, Hasbro parvient enfin à apporter du neuf avec la patte de  Lauren Faust. Amenant son style particulier, dynamique dans les lignes, inspiré du manga mais original dans son genre, elle change profondément l’allure jusqu’ici orientée le plus possible vers l’enfantin et la « féminité » façon petite fille.
Si l’on résume le parcours de nos petits poneys au niveau du design, on s’aperçoit qu’on est parti d’un design assez massif et poupon visant très clairement les enfants, puis qu’on est passé par des tentatives de modernisation brutales où le côté poupon a soi été gommé totalement (G2) soi accentué de façon pas très élégante (G3 animation et G3.5). Le gros avantage du style de Lauren Faust est qu’il reprend l’aspect rondouillet original de la franchise (tête toute ronde, corps en saucisse) et amène de façon très harmonieuse (voir taille et répartition des membres) les éléments modernes qui jusqu’ici n’avaient pas été un succès : jambes plus fines, corps plus élancé et dynamique, très grands yeux manga, rétrécissement du museau et de la bouche, et simplification de la structure façon « chamallow ». Lauren Faust ne commet pas l’erreur d’effacer les oreilles, qui sont plus agrandies que dans toutes les moutures précédentes, participant à « féliniser » la G4 (visage rond, petit museau, et grandes oreilles) et à lui donner un visage équilibré, bien humanisé mais pas grossièrement, gardant un côté animal avec ces oreilles bien visibles.
Le corps aux lignes bien droites, pouvant facilement s’articuler de façon animale ou humanisée selon les besoins de l’animation, et le visage, plus grand que jamais par rapport au corps, aux traits forts, sourcils, yeux immenses, sont une réussite en terme de cartoon car leur expressivité est immédiate. L’anatomie du poney véritable est certes, bien loin, sauf peut-être dans la proportion du cou un peu allongé, mais la référence est très mince. La gamme des couleurs choisies pour les personnages est fidèle au pastel de la G1 car c’est bien l’esprit de la G1 que Lauren Faust essaye de ramener. On évite donc les couleurs « fruits fluorescents » et les six personnages peuvent se tenir côte à côte sans paraître fades. Du côté des couleurs complémentaires, le bleu de Rainbow Dash contraste avec le orange d’Applejack, le jaune de Fluttershy avec le violet de Twilight Sparkle, et Pinkie Pie et Rarity amènent des couleurs douces et froides qui limitent l’effet « pilule de drogue arc-en-ciel ».
En bref, si l’esprit d’origine de MLP est honoré par Lauren Faust, avec sa part de féminité (les cils maquillés restent le symbole féminin ici) et de couleurs féminines, celle-ci va sortir nos petits poneys de leur carcan poupon et mou, leur donner un corps plus félin, plus équilibré, plus dynamique. Ce corps nouveau, aux ronds et ovales bien délimités, se base sur un style de cartoon qui cette fois-ci n’est pas spécifiquement féminin, contrairement au rond poupon précédent, où à l’élancé extrême type mannequin genre Monster High. Les visages ont gagné en expressivité, et sont prêts à faire vivre des personnages hauts en couleurs, bien différenciés par leur émotions : l’uniformité des jouets qui avait pu se ressentir dans les animations précédentes, est ici enfin évacuée au profit d’une caractérisation subtile mais efficace de nos héroïnes.

Voilà enfin la recette gagnante qu’attendait Hasbro ! Un design dans la lignée des dessins-animés de Cartoon Network et de la nouvelle mouvance de l’animation flash, teinté comme il faut des influences nippones, et qui va alors déchirer les limites habituellement imposées à la franchise My Little Pony. A une époque où des dessins-animés hyper colorés comme Adventure Time font un carton auprès des geeks qui ont grandi avec pas mal de couleurs dans les années 90-2000, l’aspect graphique de Friendship is Magic va tout naturellement trouver sa place auprès d’un public aussi bien masculin que féminin, enfantin qu’adolescent et adulte.
Dans le prochain chapitre nous nous appesantirons sur le design de nos six héroïnes, l’origine de celui-ci, ses inspirations, ses particularités etc.

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